Expositions

Le paysage après coup

FAUX MOUVEMENT, Centre d’art contemporain, Metz

2 décembre 2017  – 26 mars 2018

La visée de cette exposition est de rendre compte de la dynamique d’une scène artistique cambodgienne qui s’est construite après les années khmères rouges. Qu’ils soient survivants ou nés après le génocide, ces artistes interrogent le refoulé de l’Histoire, à travers le réemploi des archives et des documents, ainsi que l’observation des territoires en mouvement qui se déploient entre mémoire et oubli. Leurs oeuvres rendent perceptible l’inquiétante étrangeté, voire la catastrophe latente, qui se manifestent au travers des vestiges, des ruines, des bouleversements topologiques et de l’énergie des lieux.

RATTANA VANDY

Rattana Vandy, Bomb Ponds, digital C-prints, 2009 (mur de gauche, 6 photos), Monologue, vidéo, 2015 (salle noire du fond)

Rattana Vandy, né en 1980 à Phnom Penh, vit et travaille entre Phnom Penh, Paris, Taipei et Tokyo. En 2007, il a été l’un des fondateurs de Stiev Selapak / Art Rebels, et en 2009, l’un des fondateurs de Sa Sa Art Gallery. Il a contribué, en 2011, à établir SA SA BASSAC, le premier espace d’exposition dédié à l’art contemporain au Cambodge. Rattana Vandy a débuté la pratique de la photographie en 2005, à partir du manque de documentation matérielle en rapport avec les histoires, les formes et les édifices propres à sa culture. Son travail par séries a fait intervenir une large gamme d’appareils analogiques, se plaçant à la limite entre le photojournalisme et la pratique artistique. Pour Rattana Vandy, les photographies sont désormais des constructions fictionnelles, des surfaces abstraites et poétiques, des histoires à part entière. Il s’est intéressé par la suite à la réalisation de films, dont le court-métrage MONOLOGUE. En 2014, il a cofondé l’Association “Ponleu” qui vise à donner accès à des ouvrages de référence internationaux, grâce à leur traduction et leur publication en khmer.

La série « bomb Ponds » montre que quarante-cinq ans après, les paysages ont conservé les stigmates de la guerre civile qui a opposé de1970 à 1975 le gouvernement républicain pro-américain de Lon Nol aux Khmers rouges. Pour régionaliser la guerre du Vietnam et détruire les bases secrètes des Vietcongs installées en territoire cambodgien, l’armée américaine a largué plus de deux millions de tonnes de bombes le long de la frontière. C’est la population civile qui en a payé le prix fort (des centaines de milliers de morts, des villages entiers détruits, un exode massif des villageois vers Phnom Penh). Ce désastre a favorisé la montée en puissance des Khmers rouges.

RAKSMEI LONG

Ghost City, 2012 (collage noir du fond)

Raksmei Long est un photographe, né en 1994 à Phnom Penh. Il étudie actuellement l’architecture à l’Université Royale des beaux-Arts. En 2012, il a participé aux « Ateliers de la mémoire », organisés par Soko Phay et Pierre Payard au Centre Bophana dirigé par Rithy Panh. Les paysages urbains de « Ghost city » représentent  une exploration nocturne de la ville de Phnom Penh. La cité déserte rappelle étrangement la ville évacuée de force par les Khmers rouges après sa chute le 17 avril 1975. Ses vues qui montrent des rues désertées, des bâtiments vidés de leurs habitants sont prises de telle manière qu’elles évoquent irrésistiblement la ville-fantôme qu’était la capitale sous le Kampuchéa Démocratique. Par cette superposition implicite, le jeune photographe montre que Phnom Penh est toujours habité par les spectres du passé.

Sa photographie tirée sur papier fin et collée au mur sans précautions particulières veut retrouver la précarité des affichages urbains et ramène une image numérique sans consistance à une matérialité affirmée.

SAMNANG KHVAY

Rubber man, vidéo, 2014 (le moniteur)

Samnang Khvay, né en 1982 à Svay Rieng, vit et travaille à Phnom Penh ; il est diplômé de l’Université royale des beaux-arts de Phnom Penh. Sa pratique englobe la photographie, la performance, la vidéo et l’installation. Empreintes de dérision, ses œuvres sont travaillées par les dilemmes sociopolitiques (les événements historiques, les spoliations des terres, les rapides changements économiques) du Cambodge d’aujourd’hui. En 2014, il expose à la IVe Biennale des arts asiatiques de Taiwan, à la IVe Biennale de Singapour et à la IVe Biennale internationale des jeunes artistes de Moscou. Résident au Bethenian Kunstlerhaus à Berlin de 2014 à 2015, il participe à la programmation satellite 8 : « Rallier le flot », à l’initiative d’Erin Glisson. Il a également fait partie de la sélection de la dernière Documenta à Cassel.

Dans Rubber Man Man [L’Homme-caoutchouc], produit par le Jeu de Paume et le CAPC de Bordeaux, Samnang Khvay explore les stratifications de l’histoire khmère, du legs colonial aux nouvelles formes de colonialisme contemporain, à travers les cultures d’hévéa introduites par les Français au début du siècle dernier. Ces graines importées du Brésil transforment en profondeur la nature cambodgienne en vue de l’exploitation de ses ressources. Samnang Khvay se verse un saut de latex récolté par saignée sur l’écorce de l’hévéa sur son corps nu ; puis on le voit déambuler tel une âme errante dans les paysages de Mondol Kiri. Non sans humour, il affirme son acte de résistance, dénonçant l’exploitation extrême des cultures forestières et la rupture des liens ancestraux qui lient les minorités ethniques à leurs forêts aujourd’hui dévastées : « Où vivront alors les esprits ? » se demande l’artiste.

MALINE YIM

Dessins, 2017 (4 dessins dans le coin droit à côté du moniteur)

Née en 1982 à Battambang, Maline Yim vit et travaille à Siem Reap. Après son diplôme de l’Ecole des arts visuels Phare Ponleu Selpak, elle part étudier en France et obtient en 2010 le diplôme de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Caen. Elle a présenté plusieurs expositions personnelles à la galerie SA SA BASSAC et a participé à plusieurs expositions de groupe, dont la Yavuz Gallery de Singapour en 2015. Elle s’exprime à l’aide de divers media : sculpture, installation, dessin et vidéo.

Ses œuvres questionnent le rapport à la catastrophe et les risques écologiques associés aux changements induits par l’urbanisation à outrance. En témoigne une série de dessins, réalisés lors de ses résidences aux Etats-Unis et en Afrique du Sud qui rappellent tour à tour la nature luxuriante cambodgienne au temps de la mousson et les paysages irréels et oniriques. « Peut-on y voir les restes d’un éden perdu après une catastrophe ? » s’interroge Yves Zlotowski qui voit à l’œuvre « la mémoire d’une nature sublimée mais aussi la menace d’une catastrophe à venir ou la possibilité de survie après une destruction qui a eu lieu ».

HAK KIM

«  Alive », photographies, 2014 (série de photos à fond très noir)

Né en 1981 à Battambang, Hak Kim est depuis quelques années un photographe reconnu aussi bien au Cambodge qu’en Europe et aux Etats-Unis. Il a participé à de nombreux festivals et expositions internationales dont Photo Quai, Renaissance à Lille, Photo Kathmandu, Festival International de Photographie de Singapour, et ASEAN Eye Culture à Bangkok, Art Multimédia International à Yangon. En 2011, il remporte le prix «Programme de résidence» du musée du quai Branly à Paris et le deuxième prix du Stream Photo Asia à Bangkok. La galerie Zlotowski vient de lui consacrer une exposition personnelle en novembre 2017 à Paris.

Hak Kim s’est fait véritablement connaître avec sa série “Alive”, composé d’une vingtaine de photographies d’objets banals dont la vie et la trajectoire incarnent l’histoire de son pays, qui a connu le régime génocidaire des Khmers rouges : « je veux mettre en évidence la mémoire des objets. Il est important que les anciennes générations puissent aussi partager leur mémoire. »

Son approche sensible de la photographie, alliant rigueur et sobriété, confère une poétique aux objets, qui ne sont pas seulement des vestiges du passé mais des témoins : une photo de la mère de l’artiste, prise dans les années soixante, avait été protégée dans du plastique et enterrée, révélant ainsi que, sous Pol Pot, il était interdit de posséder des photographies ou toute chose rappelant la vie d’avant 1975, considérée comme corrompue et bourgeoise. La paire de ciseaux, appartenant à une ancienne coiffeuse, rappelle que les femmes devaient toutes avoir les cheveux très courts, coupés au carré. De même, la « bouteille de parfum en métal et sable », ou « Nev Oueb avec sa rappe à noix de coco et ses robes, qu’elle a achetées dans le camp de réfugiés » racontent en creux les privations, mais aussi les ruses et les astuces de survie.

A travers le destin de ces ustensiles banals, Hak Kim rend hommage aux survivants et à leur résistance. Alive permet de saisir ce qu’il y a d’essentiel dans le récit des objets, à l’intérieur de la grande Histoire. Elle rend sensible ce temps commun de la mémoire, en établissant des liens profonds entre le passé et le présent, entre les disparus et les vivants.

KANITHA TITH

Kanitha Tith, Black Ink, encre sur toile libre, 2012 (toile peinte tachée).

Née en 1987, Kanitha Tith vit et travaille à Phnom Penh ; elle est diplômée de l’Université royale des beaux-arts de Phnom Penh. Elle a exposé dans divers lieux majeurs au Cambodge, dont le Centre Culturel Français, le Centre Bophana, la Meta House ou la Java Gallery. Elle a participé à plusieurs expositions collectives dont Hut Tep So Da Chan, SurVivArt à la Maison des cultures du monde à Berlin (2011) et Cambodia, The Memory Workshop: Artworks by Vann Nath, Séra, and Emerging Cambodian Artists à la Maison française de Columbia et à l’Italian Academy for Advanced Studies (2013). Elle est membre du collectif de films Kon Khmer Koun Khmer et assiste de nombreuses productions cinématographiques réalisées au Cambodge. Son œuvre sculpturale, faite de cordes de métal tressées, est fondée sur la mémoire tant individuelle que collective et combine son intérêt pour la relation entre formes humaines et non-humaines, qui confronte sphère domestique et espace public. En 2010, elle est récompensée d’une mention honorable à l’inauguration du You Khin Memorial Women’s Art Prize.

Si Kanitha Tith utilise l’encre noire pour créer d’étranges paysages abstraits dans Black Ink (2012), en la jetant sur la toile ou en la répandant avec un chiffon, c’est pour mieux convoquer un souvenir fort de son enfance qui symbolise la rupture avec le passé khmer rouge : la reconstruction du Cambodge, ou encore la liberté et la paix retrouvées. Elle fut profondément marquée par les élections de 1994 qui s’organisaient sous l’égide des Nations Unies. Les électeurs apposaient leur empreinte digitale imbibée d’encre pour voter. Les taches noires informes qui renvoient au trou noir du passé sont traversées par un long bandeau en fil de fer – sorte de fil d’Ariane – que la jeune artiste a patiemment tricoté maille après maille.

REMISSA MAK

« Partis trois jours », papiers découpés, fumée et photographie, 2015 (la série de 12)

Remissa Mak, né en 1970, travaille actuellement en tant que photojournaliste pour l’European Pressphoto Agency. En 2005, son exposition de photographies, ntitulée d’après un proverbe traditionnel khmer : “When the water rises, the fish eats the ant ; when the water recedes, the ant eats the fish” [« Quand l’eau monte, le poisson mange la fourmi ; quand l’eau descend, la fourmi mange le poisson »], fut montrée dans des galeries de Phnom Penh, comme Popil et Java, ainsi qu’au Angkor Photo Festival. Sept de ses pièces ont été acquises par le Singapore Art Museum. La série « Partis trois jours » est un récit autobiographique de Remissa Mak, qui avait cinq ans au moment de la prise de pouvoir de Phnom Penh. Les Khmers rouges ont exhorté les citadins à quitter la ville, sous prétexte que les Américains y allaient bombarder. Les scènes qu’il reconstitue à partir des témoignages des siens – avec des papiers découpés et des volutes de fumées – témoignent de la déportation de sa famille et d’une foule d’autres « gens du 17 avril » à pied, à vélo ou transportés sur les charrettes à boeufs vers la campagne et les régions les plus reculés du Cambodge. Cette déportation qui préfigure le plan d’ensemble des crimes khmers rouges occupe durablement le paysage mémoriel.

SARETH SVAY

Sareth Svay est né en 1972 à Battambang, au nord Cambodge, dans une période de troubles politiques. Il a commencé à faire de l’art en tant que jeune adolescent dans le camp de réfugiés « Site 2 », à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. Il vit et travaille à Siem Reap. Ses sculptures, installations et performances sont faites de matériaux et de procédés associés à la guerre – métaux, uniformes, camouflages et actions exigeant une grande endurance. Alors que sa pratique et son vécu personnel sont ancrés dans une expérience de la guerre et de la résistance, il refuse d’adhérer aux particularismes historiques et au voyeurisme de la violence. Plus récemment, Sareth Svay s’est confronté à l’idée que « le présent est aussi un temps dangereux », à travers l’appropriation et la mise en scène des monuments publics qui font allusion à des histoires politiques controversées. En 2016, Sareth Svay a été lauréat de deux pris à Singapour, le “Prudential Eye Award for Contemporary Asian Art ”, récompensant le meilleur artiste émergent et le « Best Emerging Artist Award in the sculpture category ».

Mon Boulet est une performance vidéo où Sareth Svay met à l’épreuve son corps dans la traversée des paysages. Il a parcouru en cinq jours 320 kilomètres à pied, entre Siem Reap et Phnom Penh, en tirant une immense sphère argentée qui pèse plus de quatre-vingt kilos. Le titre « Mon boulet » signifie une charge ou une obligation dont il est difficile de se libérer, à l’image d’une mémoire trop grande, trop lourde qu’il porte toujours en lui. Son oeuvre révèle le poids du passé, les vieux fantômes qu’il exorcise, grâce à l’engagement et au déplacement de son corps dans l’espace.

PISEY KOSAL

à gauche, Le parc de Kirirom – Province de Kampong Speu, à droite, Krong Kep

Né en 1982 au Cambodge, Pisey Kosal est diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de Photographie d’Arles (2006). Entre 1999 et 2003, il poursuit des études de langue française, avec une spécialisation en pédagogie et en enseignement du français, et des études de journalisme. Pisey Kosal a également suivi en 2009 un deuxième cycle de droit international à l’Université de Nice Sophia Antipolis. C’était au cours de sa première carrière de journaliste pour les télévisions et les journaux locaux qu’il a développé un intérêt pour l’image fixe ou mobile. La photographie est pour lui à la fois pratique artistique et le moyen de se faire le médiateur de problématiques sociales. Ses réalisations s’attachent à l’histoire et veulent faire office de mémoire pour les générations à venir.

Son premier travail a été un reportage documentaire sur les chercheurs de pierres précieuses de la province de Pailin, dernier bastion des Khmers rouges avant leur ralliement à la force gouvernementale en 1998. En 2002, il a produit un travail photographique important avec la photographe Anne Marie Fillaire, sur les périphéries de Phnom Penh. Son dernier projet en photographie Des pas lents retrace sous forme d’un livre ses observations personnelles, à la fois poétiques et documentaires, sur les réalités quotidiennes du Cambodge contemporain, à l’instar des belles demeures abandonnées de Kep qui rappellent les splendeurs d’un monde disparu.

SOKCHANLINA LIM

National road N°5, 2015

Urban Street Night Club, installation vidéo, 2013. 

Sokchanlina Lim, né en1987 à Prey Veng, vit et travaille à Phnom Penh. Son travail s’attache à des pratiques documentaires et conceptuelles exploitant la photographie, la vidéo, l’installation et la performance. Utilisant différentes stratégies, il attire l’attention sur une variété de changements sociaux, politiques, culturels, économiques et environnementaux concernant le Cambodge. Lim est un membre fondateur et actif du collectif d’artistes Stiev Selapak / Art Rebels, créé en 2007 ; il a co-fondé les espaces d’exposition Sa Sa Art Gallery (2009 – 2010) et SA SA BASSAC (en 2011) ainsi que Sa Sa Art Projects, une plateforme communautaire de partage des connaissances et un programme de résidence expérimentale. Il a récemment aidé à établir Analogue Prints Laboratory, la première chambre noire à accès public à Phnom Penh. Les expositions récentes de Lim incluent River- scapes INFLUX, divers espaces : Hanoi, Saïgon, Bangkok, Phnom Penh, Jakarta, Manille (2012), Wrapped Future (Triangle Park), Brooklyn (2013), MIA art fair Singapour (2014), Darwin Festival, Australie (2014), Phnom Penh Rescue Archaeology : Le corps, The Lens, La ville, The Disappearance, Centre d’art contemporain, Singapour (2014), Urban Street Night Club, Art Stage Singapore, Plateforme Asie du Sud-Est (2014). Récemment, il a récemment participé à l’exposition collective « Renaissance » à Lille dont sa vidéo Urban Street Night Club les qui montre comment les barricades banales sont transformées en espaces urbains fictionnels.

La série « National Road Number 5 » de Sokchanlina Lim montre comment l’Etat cambodgien a coupé la route en deux, afin de l’agrandir, sans considération aucune des habitants. Depuis un an, il documente l’état des maisons coupées en deux et comment jour après jour les gens les réparent et continuent à y vivre malgré tout. Chaque photographie est composée des mêmes cadrages serrés, transformant les habitats rafistolés de divers matériaux récupérés en paysage ou en nature morte.